Netanyahou, le fasciste Salvini et le Président Rivlin, par Michel Warschawski

Le Président de l’État, Reuven Rivlin, a refusé de rencontrer le ministre italien de l’intérieur Mateo Salvini. Si la raison officielle a été “un emploi du temps extrêmement chargé”, (on se demande bien ce qui peut tellement l’occuper à ce point !) le Président avait donné il y a quinze jour à CNN une autre version : «Des néo-fascistes ne devraient pas être les bienvenus en Israël. Le néo-fascisme est totalement contradictoire avec l’esprit, les principes et les valeurs sur lesquelles a été fondé l’État d’Israël. » Bien dit, même si ça peut se discuter…
Benjamin Netanyahou, lui, ne s’embarrasse ni des principes ni des valeurs sur lesquelles, selon le Président, s’est fondé l’État juif, et a salué le ministre italien en l’appelant « un grand ami d’Israël ». Rappelons que Salvini n’a jamais caché son admiration pour Mussolini et le régime fasciste italien.
S’il s’agissait simplement de pragmatisme politique de la part du premier ministre israélien, on ferait une grimace de dégoût, en rappelant que même la raison d’État ne dispense pas de mettre des barrières éthiques. Mais ce n’est pas que du pragmatisme : Netanyahou et le néo-fasciste Salvini partagent, pour reprendre les mots du Président Rivlin, le « même esprit, les même principes et les mêmes valeurs » : d’une part un conservatisme néo-libéral, et de l’autre la xénophobie, le racisme et bien sur, la perception de l’Islam comme une menace civilisationnelle globale.
C’est dans le même état d’esprit que le premier ministre israélien renforce ses alliances avec Viktor Orban, l’admirateur des croix fléchées hongroises responsables du massacre de près d’un million de Juifs hongrois, les ultra-nationalistes (et antisémites) polonais, le régime slovaque ou encore l’extrême droite républicaine états-unienne. Comme je l’ai souvent écrit, pour Netanyahou il s’agit là de « bons antisémites » avec qui nous partageons les mêmes ennemis : l’Islam, les Musulmans et ceux qu’en France on appelle les islamo-gauchistes.
Nos grands parents se retournent dans leurs tombes en voyant le premier ministre de l’État Juif fricoter avec toute cette pègre fasciste et antisémite. Mais, pour reprendre son expression favorite contre notre camp, Netanyahou a depuis longtemps oublié ce qu’est être Juif. Le fait que le Président Rivlin se soit senti obligé de le lui rappeler est une petite consolation.

"L'apartheid israélien" n'est pas juste un slogan politique de plus ; c'est une réalité quotidienne

Environ 70% des villes israéliennes – des terres palestiniennes occupées depuis 1948 – sont «réservées aux Juifs»; les citoyens arabes de l’État sont interdits d’y vivre. C’est la politique suivie depuis la création de l’État d’Israël sur des terres palestiniennes. Les moyens et les méthodes ont peut-être changé, mais le but d’Israël n’a pas changé. L’intention officielle est de créer des villes «sans Arabes», réservées à ceux qui appartiennent à une ethnie juive. Ce n’est pas une discrimination ordinaire en faveur d’un groupe de citoyens; c’est l’apartheid lui-même. En dépit de ce fait évident, il s’agit d’un problème que la communauté internationale préférerait ne pas aborder et c’est pourquoi Israël continue de s’en tirer.

La soi-disant autorité foncière israélienne gère 94% des terres palestiniennes de 1948 pour le compte de trois «propriétaires» principaux: premièrement, l’État d’Israël, qui revendique la propriété de 69% des terres de 1948 héritées du mandat britannique Gouvernement, saisi parce qu’il était allégué qu’elles n’avaient pas de propriétaire ou avait simplement été confisquées. Le deuxième «propriétaire» est l’Autorité de développement, qui revendique 12% des terres cédées par le protecteur des biens appartenant aux «absents»; autrement dit, des propriétés appartenant à des Palestiniens victimes de la purification ethnique. Le troisième est le Fonds national juif, qui «possède» 13% des terres. Un petit pourcentage des terres du FNJ avait été saisi ou acheté par le fonds avant la création de l’État d’Israël. Cependant, la plupart sont des terres appartenant à des Palestiniens chassés de leurs maisons en 1948, qui ont ensuite été offertes au FNJ par le gouvernement israélien après la création de l’État, dans le cadre de ce que l’on appelle l’accord du “premier million” et l’accord du “deuxième million”.

Les terres du FNJ ne sont utilisées que dans l’intérêt des Juifs. pour construire des villes exclusivement juives; et pour la mise en œuvre de projets de judaïsation. Lorsque des terres sont supposées appartenir au Fonds national juif, l’Autorité foncière israélienne désigne explicitement ces terres comme des biens réservés aux Juifs, qui ne peuvent être ni cédés ni loués à des non-juifs. Cette affirmation repose sur l’affirmation selon laquelle le Fonds national juif est une «société privée» dont le statut interdit la vente ou la location à bail de ses propres terres à ceux qui ne sont pas juifs. En outre, lorsque la terre est censée appartenir à l’État d’Israël ou à l’Autorité de développement, l’Autorité foncière israélienne recourt à des moyens sournois et trompeurs pour atteindre le même objectif.

En 1995, la famille Qaadan de Baqah Al-Gharbiyah a demandé à acheter un terrain pour construire une maison dans la ville voisine de Katsir. La réponse était explicite. On a dit à la famille qu’elle ne pouvait pas posséder la terre parce qu’ils sont arabes et qu’aucun sang juif ne coule dans leurs veines. Lorsque la famille a demandé des explications à l’Autorité foncière israélienne, il s’est avéré que la terre sur laquelle Katsir était établie était une «terre domaniale» qui avait été louée pendant 99 ans à «l’Agence juive pour la Terre d’Israël», qui avait conclu un accord avec la coopérative Katsir selon lequel seuls les membres de cette organisation pouvaient vivre dans la ville.

La famille arabe Qaadan n’avait aucune chance de réussir à tenter de vivre à Katsir. La coopérative refuse d’accepter des membres arabes et l’Agence juive refuse de louer des terres à des non-Juifs sous prétexte que son statut interdit de le faire. C’est grâce à cette méthode fasciste qu’Israël a réussi à établir des centaines de villes réservées aux Juifs sur la terre de Palestine occupée depuis 1948. Néanmoins, la famille Qaadan n’a pas abandonné et a porté son cas devant la Haute Cour de justice. Comme cela arrive souvent dans de tels cas, après de nombreuses années de blocage, le tribunal a statué qu’il était illégal de refuser la demande des Qaadan pour des motifs raciaux.

Il était impensable que l’establishment israélien change de politique et ouvre la porte aux citoyens arabes pour qu’ils puissent vivre sur un pied d’égalité dans des villes comme Katsir. En tant que tel, il était quelque peu attendu que les autorités recherchent des tactiques de plus en plus malveillantes et trompeuses pour poursuivre la même politique. Il s’agit D’où une nouvelle décision prise par la direction de l’Autorité foncière israélienne le 1 er août 2004, portant le numéro de référence 1015. Elle a décrété la création de «comités d’approbation» dans les villes où vivent jusqu’à 500 familles, comme les villages agricoles. Les comités ont pour mandat de décider qui rejeter et qui accepter parmi les candidats à un lieu de résidence dans leur ville. Chaque comité est composé de cinq membres. Dans les villages agricoles, la coopérative décide elle-même de l’identité des membres du comité d’agrément. Dans les autres villes, les membres comprennent un représentant de l’Agence juive ou du syndicat sioniste Histadrut, un haut responsable du ministère du Logement, un représentant de la coopérative, un représentant du conseil provincial et un représentant des mouvements de peuplement. .

La décision numéro 1015 soumet 838 villes – soit 70% de toutes les villes d’Israël – à des comités d’approbation. Ces villes et leurs conseils provinciaux contrôlent 81% des terres de l’État, ce qui signifie que les Arabes sont tenus à l’écart de ces villes et que des étendues de terres sont réservées aux Juifs. Ces comités ne sont pas qualifiés professionnellement pour examiner l’éligibilité des candidats qui demandent la résidence. Ce n’est pas un hasard si elles n’ont approuvé la résidence d’aucune famille arabe. Après tout, leur tâche est avant tout de claquer la porte au nez de ces familles arabes.

Et ce n’est pas tout. Lorsque le territoire d’une ville comprend des terres appartenant à des Arabes, la résidence dans cette partie du territoire est déclarée interdite et les terres sont généralement désignées comme «terres arbustives» ou «terres agricoles», mais certainement pas comme un endroit où les Arabes sont autorisés à vivre. L’Autorité foncière israélienne fera de son mieux pour échanger ces terres. Si elle n’y parvient pas, elle utilisera contre les propriétaires arabes de la terre, la menace de leur confiscation.

En 2006, la famille Zbaidat de Sakhnin a déposé une demande de résidence dans la ville de Rakifet, qui appartient au conseil provincial de Mesgaf. Comme prévu, le comité d’approbation de Rakifet a rejeté la demande présentée par la famille arabe dans une décision qui ne peut être qualifiée que de raciste. La famille Zbaidat a également soumis une requête à la Haute Cour de justice en 2007, qui a qualifié de raciste et de violation des droits fondamentaux de l’homme la décision du comité d’agrément de rejeter sa demande et a critiqué la décision de l’Autorité foncière israélienne d’accorder aux comités d’approbation le pouvoir de refuser aux citoyens arabes l’accès à 70% des villes du pays.

En 2011, et après que la Haute Cour eut formulé ses observations sur l’illégitimité de la décision 1015 et des amendements qui ont suivi, le gouvernement israélien a pris une mesure préventive en préparant un projet de loi intitulé «Loi modifiant la loi sur les coopératives (n ° 8) – comités d’approbation ». De cette manière, le gouvernement a légitimé les comités d’approbation et leur a conféré un statut juridique. Par la suite, le Centre Adalah – le groupe juridique pour les droits de la minorité arabe en Israël – a déposé un recours devant la Haute Cour de justice pour faire appel de cet amendement. Cependant, en 2014, la Haute Cour a rejeté la requête et déclaré que la loi qui vise à mettre en œuvre ce qui est à toutes fins pratiques un projet d’apartheid est constitutionnelle.

Ce qui se passe à l’intérieur d’Israël – la Palestine d’avant 1948  – n’est pas une simple discrimination à l’encontre d’une partie des citoyens du pays; c’est aussi la mise en œuvre d’un projet avéré d’apartheid. «L’apartheid israélien» n’est pas juste un slogan politique de plus ; c’est la réalité quotidienne de la vie dans l’état sioniste.

 

Article publié par Middle East Monitor le 8/12/2016

Ugo Palheta : "La possibilité d’un fascisme en Israël"

 

Je voudrais commencer par dire que je ne suis absolument pas spécialiste du colonialisme israélien ou du sionisme. J’ai évidemment lu des travaux sur ces questions, j’ai participé à des mobilisations contre les offensives israéliennes au cours des 15 dernières années, mais je n’ai aucun doute sur le fait que je connais infiniment moins bien ces questions que les autres intervenants présents ici.

La question sur laquelle je crois pouvoir développer quelques points et contribuer à ce débat, au vu de mes propres recherches récentes, c’est la question du fascisme. Et je pense que l’on peut interroger la politique israélienne à partir de la question du fascisme ; je crois même que c’est urgent parce que cela jette une lumière crue sur la réalité de la société israélienne et de la politique sioniste telle qu’elle s’est déployée depuis la fondation de l’État d’Israël et telle qu’elle se radicalise dans la période historique qui est la nôtre.

Avant de développer, je voudrais citer les propos d’Avishai Ehrlich, un sociologue israélien et militant du mouvement Hadash (Front démocratique pour la Paix et l’Égalité en Israël). Dans un texte publié en anglais en 2016, mais écrit en 2014 pendant l’énième offensive extrêmement brutale et meurtrière menée par l’État d’Israël à Gaza, il écrivait la chose suivante :

« Après 3 semaines à l’étranger, nous sommes revenus en Israël où, dans le centre de Tel Aviv, des gens sont arrêtés par des bandes qui exigent de savoir qui est Juif et qui est Arabe. Les Arabes sont tabassés ; les Juifs sont sommés de crier publiquement « Mort aux Arabes ! » et, s’ils refusent, ils sont également tabassés sous les yeux d’une police qui ne fait rien… À Jérusalem, des bandes fascistes inspectent des ateliers et des commerces en exigeant que les patrons n’emploient pas de travailleurs palestiniens vivant à Jérusalem.
Nous sommes en Israël où la Ligue de Défense juive et ses émanations, des supporteurs de foot notamment, contrôlent les rues… Nous sommes dans un pays où les gens dont vous pensiez qu’ils étaient de gauche quelques semaines auparavant, se prononcent à présent contre les manifestations de gauche alors que la guerre continue. Vous rappelez-vous de la première guerre du Liban en 1982 contre laquelle nous avions organisé une manifestation rassemblant 300 000 personnes contre le massacre dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ? Hé bien aujourd’hui vous ne savez plus ce que vous pouvez dire et à qui, pas même dans votre propre famille.
[…] Nous sommes en Israël où les réseaux sociaux spew venom tels que ’’Le meurtre d’un Juif mérite l’assassinat de 1000 Palestiniens’’. Israeli TV est censurée ; les Israéliens ne voient pas sur les chaînes de télévision ce que vous voyez sur vos chaînes, à moins de mettre Al-Jazeera, BBC World, France 24 ou d’autres chaînes internationales. Nous sommes en Israël où les universités espionnent les mails de leurs étudiants et de leurs salariés ».

Je m’arrête là pour cette citation mais le reste est du même ordre. Tout cela donne à voir un processus que l’on peut qualifier de fascisation de la politique et de la société israéliennes. Je suis en général assez réticent devant certains usages de ce concept de « fascisation » parce qu’il est en général employé à toutes les sauces, sans trop de discernement, pour évoquer telle ou telle mesure autoritaire prise par tel ou tel gouvernement. Or je crois qu’il est nécessaire de bien distinguer les dérives autoritaires des États d’un côté et le fascisme de l’autre, tout en précisant que ces dérives favorisent l’ascension des fascistes, notamment en banalisant et en légitimant leur projet d’un État totalitaire écrasant dans l’œuf toute forme de contestation ou d’opposition (politique, syndicale, associative, artistique, etc.).

Pour autant, je crois que, dans le cas israélien, on est contraint de recourir au concept de « fascisation » parce que nous sommes face à un ensemble d’évolutions qui toutes pointent et tendent vers le fascisme, non pas dans un futur lointain mais dans un avenir proche. Je voudrais donc évoquer quelques-unes de ces évolutions, sans prétention à l’exhaustivité :

1. La première c’est la radicalisation du projet colonial israélien, projet dont on sait qu’il est intrinsèque à l’idéologie sioniste mais cela ne veut pas dire qu’il s’exprime en chaque moment de la même manière et avec la même intensité. Cela dépend en grande partie des résistances qui lui sont opposées : résistances palestiniennes évidemment mais aussi résistances au plan international et, éventuellement, des résistances internes à la société israélienne. En d’autres termes, ce n’est pas parce que le colonialisme est inhérent au projet sioniste, qu’il ne peut pas se radicaliser, s’approfondir, etc. L’une des manifestations de cette radicalisation, c’est évidemment la légalisation et l’accélération de la colonisation de la Cisjordanie ainsi que la planification d’une extension de la colonisation à l’Est de Jérusalem.

2. La deuxième évolution c’est l’homogénéisation du champ politique israélien par la droitisation et même l’extrêmisation de toutes les forces politiques. Ce n’est pas simplement que le Likoud s’est rallié aujourd’hui pour l’essentiel aux positions de l’extrême droite et qu’il est à peu près impossible aujourd’hui en Israël de distinguer droite et extrême droite à partir de critères précis. C’est aussi que les travaillistes ont adopté une partie très conséquente de l’agenda politique et des positions traditionnelles du Likoud (sur les colonies, sur la démilitarisation d’un hypothétique État palestinien, etc.), sans même parler du fait qu’ils ont apporté un soutien sans failles à la guerre menée par Israël contre les Palestiniens de Gaza durant l’été 2014.

3. Une troisième évolution, qui découle de la précédente, c’est la stigmatisation féroce, parfois la criminalisation et même l’intimidation physique par des milices, de toute voix critique – même extrêmement modérée – du colonialisme israélien, sans même parler ici du sort qui est fait à celles et ceux qui contestent radicalement, c’est-à-dire jusqu’à la racine, le projet sioniste de colonisation de la Palestine (et à qui l’État d’Israël imposera la surveillance permanente, éventuellement l’expulsion ou l’emprisonnement, jusqu’à des assassinats ciblés). Toute personne qui en Israël conteste tel ou tel aspect des politiques menées vis-à-vis des Palestiniens tend de plus en plus à être considérée comme coupable de « traîtrise ». C’est ce qui ressort clairement des propos que j’ai cités à l’instant d’Avishai Ehrlich, mais qu’on retrouvait dans le texte publié il y a quelques années par Michel Warshawski intitulé « J’ai peur », dans lequel il décrivait les mêmes phénomènes.

4. Une quatrième évolution c’est l’établissement de nouvelles alliances avec des forces de l’extrême droite européenne (Wilders, Haider, Orban, etc.) : alliances qui ne paraissent contre-nature que si on ne remarque pas la convergence des dirigeants politiques israéliens et de ces mouvements autour d’un nationalisme extrême sur lequel je reviendrai dans un instant, et si on ne prend pas au sérieux la centralité de l’islamophobie comme axe de développement du fascisme en Europe, ce qui relègue l’antisémitisme au second plan pour la majorité des grandes forces de l’extrême droite européenne, voire qui leur permet de se présenter comme les meilleurs défenseurs des Juifs, puisque selon ces forces (et remarquons à quel point c’est aujourd’hui le discours de Marine Le Pen), c’est la présence musulmane en Europe qui menaceraient ces derniers : lutter contre l’antisémitisme supposerait donc de purger les nations européennes de l’islam et des musulmans.

5. Un cinquième élément, c’est la radicalisation du racisme anti-Arabes (mais aussi d’ailleurs de la xénophobie anti-migrants et de la négrophobie, très présents en Israël comme dans les pays d’Europe). Évidemment, il serait extraordinairement naïf d’imaginer que ce racisme anti-Arabes aurait été résiduel auparavant et qu’il se développerait seulement à présent en Israël. Mais reconnaître son caractère central et endémique depuis la fondation de l’État d’Israël ne doit pas conduire à manquer le fait qu’il a acquis une intensité encore supérieure dans la dernière période. À tel point que le grand historien israélien du fascisme Zeev Sternhell a pu dire il y a quelques mois dans une tribune (je cite), et l’on peut imaginer combien il a dû peser ses mots avant de les écrire : « on voit comment pousse sous nos yeux un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Un exemple de cela, c’est la manière dont aujourd’hui ce racisme peut s’exprimer publiquement dans la bouche des élus israéliens et même des ministres israéliens. Quelques exemples :

- Pour justifier le refus d’accorder aux Palestiniens un quelconque droit sur leur propre terre, un député du Likoud, Miki Zohar, a pu ainsi dire dans une interview récente citée par Sternhell : « Le Palestinien n’a pas le droit à l’autodétermination car il n’est pas le propriétaire du sol. Je le veux comme résident et ceci du fait de mon honnêteté, il est né ici, il vit ici et je ne lui dirai pas de s’en aller. Je regrette de le dire mais [les Palestiniens] souffrent d’une lacune majeure : ils ne sont pas nés Juifs ».
- Ayelet Shaked (dirigeante du parti d’extrême droite « Le Foyer Juif » et ministre de la Justice) considère sur sa page Facebook « l’ensemble du peuple palestinien » comme « ennemi d’Israël » pour justifier (je cite) « sa destruction, y compris ses vieillards, ses femmes, ses villes et ses villages ».
- Avigdor Liberman (leader du parti d’extrême droite « Israël notre maison » et ministre de la Défense jusque très récemment) déclare quant à lui que « les Israéliens arabes n’ont pas leur place ici » et qu’ « ils peuvent prendre leurs baluchons et disparaître », tout en ajoutant « ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache » et en proposant de déplacer les prisonniers palestiniens (je cite) « jusqu’à la mer Morte pour les noyer ».

On peut évidemment se dire qu’au moins les choses sont dites honnêtement alors qu’auparavant les dirigeants israéliens avaient tendance à réserver ce type de propos pour des discussions informelles, et certains peuvent espérer que ces propos décillent les yeux des dirigeants politiques occidentaux. Évidemment il n’y a aucune illusion à avoir sur ce point, tant la complicité de ces dirigeants n’est absolument pas liée au fait qu’ils ignoreraient l’étendue des exactions et de la cruauté israélienne.

Mais il faut prendre au sérieux ce que ces propos signalent et disent de la politique sioniste présente. Si les censures et auto-censures minimales tombent, si le déni d’humanité et l’apologie du meurtre peuvent se déclarer ainsi publiquement de la part d’éminents responsables politiques, alors deviennent possibles, non pas simplement un approfondissement des discriminations systématiques qui ciblent les Arabes en Israël et une amplification de la persécution des Palestiniens en général, mais deviennent possibles des déportations et des crimes de masse d’une ampleur sans doute largement supérieure au nettoyage ethnique de la Palestine qui eut lieu en 1948. Supérieure ne serait-ce que numériquement puisqu’il y a actuellement environ 6,5 millions d’Arabes dans les frontières de la Palestine historique, dont on sait qu’elle est convoitée dans son intégralité par les dirigeants sionistes au pouvoir.

Je voudrais ne pas être trop long et donc terminer cette intervention en revenant sur la question du fascisme. L’un des problèmes pour aborder le fascisme c’est de stabiliser une définition du fascisme pour ensuite situer des mouvements politiques ou des régimes politiques à partir, non pas du fait qu’ils se définiraient ou non comme « fascistes » (qui serait suffisamment stupide pour se déclarer soi-même « fasciste » et se voir automatiquement condamné à la marginalité politique ?), mais du fait de leur proximité avec l’idéologie ou le projet fasciste, et de manière évidente cette proximité n’est jamais annoncée comme telle.

Le projet fasciste, c’est un projet nationaliste d’un genre tout à fait particulier. Comme tout projet nationaliste (et il faut rappeler qu’il y a des variétés extrêmement diverses de nationalisme), le nationalisme fasciste porte et se fonde sur un idéal de régénération nationale, de renaissance nationale, mais pour les fascistes cette renaissance nationale ne peut être conquise qu’à travers une entreprise, par définition extrêmement brutale, de purification ethno-raciale et de liquidation politique :
- purification du corps national passant par la purge des éléments considérés comme fondamentalement « étrangers » à la Nation (ce qui, dans la vision fasciste, inclut évidemment des individus et des groupes qui ne sont pas étrangers d’un point de vue juridique), donc les minorités ethno-raciales ;
- et liquidation politique voire physique des mouvements et des individus qui sont considérés comme des fauteurs de trouble, des facteurs de conflit et de division du corps national, donc tous ceux qui contestent l’ordre existant, même modérément ou partiellement.

Le fascisme c’est donc cette variété de nationalisme qui repose sur la vision totalitaire d’une Nation écrasant toute appartenance minoritaire et tout mouvement de contestation : une vision fondée sur un triple fantasme d’homogénéité ethno-raciale, d’unanimisme politique et d’uniformité culturelle ; une vision qui, pour être mise en œuvre, nécessite la mise au pas complète de la population par les appareils étatiques de répression (police et armée) mais aussi par des organes non-étatiques (des milices de masse).

Une fois qu’on a dit cela, et vu ce que j’ai rapporté précédemment des évolutions de la politique israélienne, il me semble que l’on aperçoit sans trop de peine pourquoi j’ai parlé dès le début de mon intervention d’un processus en cours de fascisation en Israël. Ce qui s’y développe, au plus haut niveau de l’État mais aussi dans des franges larges de la population, c’est bien manifestement cette forme de nationalisme extrême dont je viens de parler, avec toutes les conséquences meurtrières que l’on peut ou plutôt que l’on doit envisager si on veut être à la hauteur de notre tâche historique : conjurer le désastre fasciste et transformer radicalement les sociétés de manière à éradiquer le poison fasciste. Dans le cas particulier d’Israël, cela suppose pour nous d’intensifier toutes les campagnes actives de pression sur nos gouvernements et de solidarité avec le peuple et les combattants palestiniens, en particulier la campagne BDS.

Plus que jamais : Palestine vivra, Palestine vaincra”

Ugo Palheta,
auteur de La possibilité du fascisme,
2018, édition La Découverte

Jamal Juma : Le problème avec les accords d'Oslo ? Ils sont toujours là...

La poursuite du nettoyage ethnique des Palestiniens par Israël ne montre pas l’échec du processus engagé par les accords d’Oslo il y a un quart de siècle, mais plutôt les conséquences attendues de l’accord.

Une vue générale prise le 30 janvier 2018 montre des bâtiments du camp de réfugiés palestinien de Shuafat situé à Jérusalem-Est, mais pourtant entouré de la barrière de séparation controversée israélienne.
L’armée israélienne a déclaré qu’elle créait un commandement unifié dans les zones palestiniennes adjacentes à Jérusalem-Est annexée après une recrudescence d’attaques lancées depuis 2015. Un projet de loi israélien supprimerait le camp de Shuafat et le Kufr Aqab de la zone municipale de Jérusalem. qui englobe les plus grandes colonies israéliennes actuellement implantées en Cisjordanie occupée. / PHOTO AFP / THOMAS COEX

Un tribunal israélien a condamné la communauté bédouine palestinienne de Khan al-Ahmar, située à l’est de Jérusalem, à la destruction.

Expulsés de leurs maisons il y a plusieurs décennies lors de la Nakba – le nettoyage ethnique de masse sur lequel l’État d’Israël a été construit – les Bédouins de Khan al-Ahmar sont à nouveau déplacés. C’est l’une des 20 communautés de la région qu’Israël envisage d’effacer.

Cette poursuite du nettoyage ethnique ne montre pas l’échec du processus engagé avec la signature des accords d’Oslo il y a un quart de siècle, mais plutôt les conséquences prévues de l’accord lui-même.

Stratagème de l’oppression

Les accords d’Oslo représentent un stratagème rusé d’oppression, de dépossession et de fragmentation de notre peuple. Après la première intifada, Israël savait que ses tâches cruciales consistaient à coloniser le pays et à renforcer son contrôle sur la population occupée.

Alors que Khan al-Ahmar se prépare à affronter les bulldozers, le moment est venu de revenir sur ces deux principaux modes de domination, cachés derrière la poignée de main historique de 1993 sur la pelouse de la Maison Blanche.

En substance, les accords d’Oslo constituaient le plan directeur pour une «solution bantoustane» de la question palestinienne. Israël voyait dans la classification par l’accord des terres de la Cisjordanie en zones A, B et C un outil d’annexion progressive. Les zones B et C, qui constituent la majorité de la Cisjordanie, devaient être remplies de colonies et éventuellement annexées.

En 1993, moins de 300 000 colons israéliens vivaient en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est), dans la bande de Gaza et sur les hauteurs du Golan. Aujourd’hui, ce chiffre a plus que doublé dans les dizaines de colonies de peuplement, et le nombre total de colons continue d’augmenter. La construction de logements pour plus de 27 000 colons a été approuvée dans les territoires palestiniens occupés au cours des six premiers mois de 2018.

Depuis Oslo, Israël a fortement encouragé la construction d’infrastructures de peuplement, et également de zones industrielles, d’hôpitaux, d’universités, d’agro-entreprises, etc. L’objectif est de faire en sorte que la carte géopolitique de la Cisjordanie ressemble à tout autre territoire sous contrôle israélien : des zones israéliennes industrialisées et très développées, entourées de communautés palestiniennes dépossédées ,privées des services de base.

Politique d’expulsion

En 2002, Israël a commencé à construire son mur d’apartheid, qui entoure les villes et les villages palestiniens de Cisjordanie, les isolant ainsi de leurs réserves en terres et en eau ainsi que de Jérusalem. Depuis 1994, Gaza est également encerclée par une clôture, ce qui a pour conséquence logique le siège brutal d’aujourd’hui.

Le projet israélien d’Oslo est complété par une politique systématique d’expulsion de citoyens palestiniens des zones résidentielles réservées à Israël à l’intérieur de la Ligne verte et par l’annexion de la Cisjordanie, à commencer par l’application graduelle du droit civil israélien aux colons, tandis que le régime militaire est appliqué aux ghettos [palestiniens] emmurés.

La deuxième dimension du piège d’Oslo a transformé la direction palestinienne en administrateurs du ghetto. Premièrement, les Accords d’Oslo ont mis en place l’Autorité palestinienne (AP), un organe destiné à superviser la transition vers un État palestinien, en veillant à ce qu’elle dépende à bien des égards des forces d’occupation.

Des policiers israéliens montent la garde pendant que des bulldozers démolissent des maisons dans le village bédouin d’Umm al-Hiran, non reconnu par le gouvernement israélien, le 18 janvier 2017, près de la ville de Beersheba dans le sud du pays, dans le désert du Negev. Un policier israélien a été tué alors qu’il participait à une opération visant à démolir des maisons dans le village bédouin, les autorités affirmant qu’il avait été pris pour cible dans un attentat à la voiture piégée. La police avait déjà déclaré que le conducteur avait été abattu par des policiers alors que les habitants contestaient la version de la police, affirmant que le conducteur se rendait sur les lieux pour s’entretenir avec les autorités afin de tenter d’arrêter les démolitions. / PHOTO AFP / MENAHEM KAHANA

Le regretté dirigeant palestinien Yasser Arafat a ensuite transféré de nombreux pouvoirs, tels que les relations internationales et le contrôle du Fonds national palestinien, le Trésor de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui finance les partis politiques, à l’Autorité palestinienne. Cela a rendu les partis politiques palestiniens et les institutions gouvernementales captifs des objectifs des forces hostiles.

Pour aggraver les choses, il y a dix ans, l’Autorité palestinienne avait veillé à ce que cinq structures internationales, dont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, contrôlent et surveillent les dépenses et les politiques palestiniennes. Cela a effectivement mis fin au processus décisionnel indépendant et a imposé le néolibéralisme comme l’option politique de l’État.

Otage du remboursement de la dette

Alors que l’État dépense principalement son argent pour les forces de sécurité formées par les États-Unis et Israël, ainsi que pour de faux projets de développement créant une élite petite mais riche prête à coexister avec l’occupation, la grande majorité de la population est noyée dans une pauvreté croissante.

Le soutien de l’AP aux agriculteurs palestiniens, qui sont les véritables protagonistes de notre résistance et de notre constance, est presque inexistant. Au lieu de cela, les banques sont encouragées à accorder des prêts faciles aux personnes qui ont perdu leurs moyens de subsistance en raison de l’occupation israélienne, les rendant otages du remboursement de leur dette et moins à même de faire face à l’occupation.

La scission actuelle entre le Hamas et le Fatah fragmente encore plus le peuple palestinien, reléguant au second plan la question de savoir comment construire un leadership efficace pour la libération. La question est désormais devenue : qui administrera les Bantoustans ?

Nous avons atteint l’un des points les plus critiques de l’histoire de notre lutte pour la justice. L’idéologie raciste d’Israël – basée sur le principe d’un groupe ethno-religieux dominant un État construit sur la terre de quelqu’un d’autre et défendue par des guerres et des murs infinis – a des partisans ardents à travers le monde, du président américain Donald Trump au premier ministre indien Narendra Modi et à la droite qui progresse en Europe.

Devoir collectif

Cela encourage Israël et le gouvernement Trump à aller au-delà d’Oslo et à écarter unilatéralement les questions essentielles liées à la lutte palestinienne. Ignorant le droit international et le principe du consensus, la Maison Blanche a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël et pourrait réduire de manière arbitraire le nombre de réfugiés palestiniens qu’elle reconnaît de neuf dixièmes. Il a déjà procédé à son retrait du financement de l’agence de secours des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA).

Notre direction n’est clairement pas en état de répondre à cette offensive, ni aux besoins de son peuple et à sa lutte. C’est pourquoi il nous appartient à tous d’assumer la responsabilité collective d’assurer la survie du peuple palestinien.

Des manifestants palestiniens fuient les bombes de gaz lacrymogène lors d’affrontements avec les forces de sécurité israéliennes dans le village de Ras Karkar, à l’ouest de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 4 septembre 2018. / AFP PHOTO / ABBAS MOMANI

Nous devons enterrer les héritages néfastes du processus d’Oslo pour laisser la place à de nouvelles alternatives. Nous avons besoin d’un leadership responsable et démocratique, ainsi que de structures décisionnelles capables de traduire la volonté de notre peuples de se sacrifier et de mener une action collective en un programme et une vision communs – un projet qui rejette la «construction de l’État» sous occupation.

Notre lutte est une lutte de libération. Au lieu de faire l’éloge de la «coopération en matière de sécurité» avec la puissance occupante et du marchandage transfrontalier, nous devons recommencer à contester radicalement le projet sioniste de suprématie et d’exclusivité ethnique. Les exigences de la justice sociale et l’élaboration d’une plate-forme d’égalité et de démocratie doivent primer, loin des différends et des querelles des partis politiques.

Se dégager d’Oslo

Nous devons continuer à séparer nos relations internationales des accords d’Oslo. Après 1993, de nombreux pays ont mis fin à leur boycott d’Israël sans d’abord exiger la fin des violations israéliennes des droits des Palestiniens. Aujourd’hui, nous devons exiger que la responsabilité et la justice soient une condition préalable à toute forme de relation.

Le mouvement mondial de BDS (boycott, désinvestissement et sanctions) dirigé par des Palestiniens est un pas dans la bonne direction. Tout «engagement constructif» avec un État d’apartheid et les entreprises et agences qui le soutiennent constitue une récompense pour leurs violations des droits de l’homme.

Tandis qu’Israël prépare ses bulldozers à détruire les vies et les maisons des habitants de Khan al-Ahmar, nous appelons notre peuple et la communauté internationale à sanctionner et à boycotter Israël et les sociétés qui fournissent les bulldozers utilisés pour notre nettoyage ethnique.

Nous sommes prêts à bâtir sur les ruines de chaque nouveau village détruit une nouvelle génération «  post-Oslo », une génération de lutte qui a tiré les leçons du passé. Ce ne sera pas facile, mais Israël ne nous laisse aucune autre option. Notre peuple a montré que la fermeté – le sumudrenaît chaque jour en Palestine.

– Jamal Juma est né à Jérusalem et a étudié à l’université de Birzeit, où il est devenu politiquement actif. Depuis la première Intifada, il s’est concentré sur le militantisme de base. Juma est depuis 2002 le coordinateur de la campagne Stop the Wall et depuis 2012 le coordinateur de Land Defense Coalition, un réseau de mouvements de base palestiniens.

Article publié par Middle East Eye, le 13 septembre 2018